Naître et maître chez moi, extrait adapté par A. Agostini

La mère et l’enfant Klimt.jpg

Le lendemain de ma trente-neuvième semaine de grossesse, mon grand passe l’après-midi avec ma mère. Journée paisible et souriante. Nous terminons les derniers préparatifs de notre chambre à coucher. Ma chambre à coucher pour …accoucher. Je jubile. De savoir que je vais mettre au monde, chez moi, avec les miens, assistée de mes formidables sages-femmes Françoise Dufresne et Selvi Annoussamy. S’octroyer le pouvoir d’accoucher : action si fondamentale, si fondatrice. 

Je lave le plancher à l’eau brûlante avec un soupçon d’huile essentielle de lavande. On dit que la lavande signifie « la mère ». Chéri suspend trois cadres. Une magnifique photo prise par son père : l’horizon du fleuve, tout en bleu, gris et mauve. Son flou lui donne l’air d’une peinture. La femme qui allaite de Picasso et le classique de Klimt : « La mère et l’enfant » offerts par ma cousine, pour la venue de mon premier enfant. J’ai remarqué le même dans le bureau de ma sage-femme. J’aime bien la tendresse de cette dyade. Je pose aussi deux dessins de mon défunt grand-père maternel, des roses jaunes et un voilier blanc sur fond noir. 

Ce fameux dimanche, lorsque ma mère revient avec l’aîné, je n’en finis plus de sourire …j’sais pas pourquoi! Elle me dit que je suis radieuse. Curieusement, je m’imagine avoir encore une bonne semaine avant la venue de mon bébé surprise. Ce soir-là, j’ai commencé à murmurer « ouiiii… », le sourire bien accroché, dans ma cuisine, contre le cadre de porte de la salle de bain, puis rapidement à quatre pattes, un peu partout dans l’appartement. Les contractions sont bel et bien commencées. Je suis inondée de joie! De rencontrer bientôt mon autre amour et, j’insiste, d’accoucher chez moi. Mon grand dort à poings fermés. Chéri est chez un copain, à quelques coins de rues. Je suis très dynamique au téléphone! Six heures plus tard, lovée dans ses bras, j’ai embrassé, griffé, tiré, poussé, mordu! Je suis bien loin d’Hypno-Vie et de mon ipod, seuls remparts, avec mon accompagnante et mon chéri, du pouvoir de l’hôpital, lors de ma première fois. Maintenant, mon fils circule à sa guise, entre la pièce et le reste de l’appartement. À un certain moment, il brouille le silence d’un travail de plus en plus fatigant, et apparaît, très joyeux, en annonçant à la volée: « Moi j’ai une boîte de mouchoirs avec des poissons !!! » C’est à hurler de rire! Ma sage-femme, voulant préserver ma concentration, le prie très doucement de me laisser tranquille. Je m’exclame: « Non, qu’il vienne! Viens mon chéri !!! » Je l’avais bien lu, ce truc magique pour se détendre : prendre la main de son enfant, en pleine contraction. Pas question de risquer de la broyer, alors, on respire! * Mon seul bémol : une fois de plus, ne pas sentir la poussée. Moi si kinesthésique, je sens quasiment pousser mes cheveux, calvaire, quand j’accouche, je ne sens pas que « ça pousse » ! Et aussi, avoir rêvé d’être accroupie ou à quatre pattes mais y renoncer. Trop lourde. Trop fatiguée. Je me souviens, pendant la poussée de mon premier enfant : je n’en peux plus et je pense : « Je ne crois pas pouvoir revivre ça. Trop dur. »

Lorsque celui-ci descend, je n’en reviens pas et je me dis : « Je ne peux pas croire que je ne revivrai plus jamais ce moment! C’est trop génial! Encore !!! » …après avoir soupiré, puis scandé, puis grogné, puis huuurlé une infinité de « ouiiiiii! Viens mon bébéééé! », j’entends le petit s’exclamer : « Mais c’est un garçon ?! » … et j’ai mon deuxième cher petit trésor au sein. Je suis ébaubie! Quatre ans plus tôt, on s’était regardé pendant une bonne demi-heure, le petit et moi, avant de pouvoir partager un premier allaitement. Il paraissait si frêle, si pâle. Son regard si profond, si intense. J’étais si …violemment bouleversée. Mon second bébé -qui est toujours un premier, par sa différence- est foncé (ah! il a des cheveux!), le teint si rougeaud, les épaules et le cou si costauds, le nez de boxeur de son père, une livre et une once de plus que son frère! 

Je suis dans une joie éperdument reconnaissante avec ce nouveau petit être sorti de mes entrailles, sur le lit même où il a été conçu. J’ai un merveilleux petit garçon de plus…mais 1.3 litre de sang en moins. Oups. Je demande si c’est dangereux de me sentir m’endormir. On me rassure. On me pique à la cuisse. Je me souviendrai aussi, le reste de mes jours, de la douce main de Charlotte, troisième sage-femme, pendant les points. Encore une fois, rien à voir avec la première fois! Très vite, avec un taux de fer bien inférieur au minimum acceptable, ma fatigue et mes larmes sont décuplées. Alors que j’en suis à tenter de déchiffrer ce petit, en m’éloignant, mine de rien, en déposant ce bébé si tranquille… En le laissant, d’abord sur son amoureuse marraine, puis à côté, plus loin… Un jour ça me frappe de plein fouet. Un jour, je me souviens : « PRENDS TON BÉBÉ ». Dorénavant, je suis apte à vivre le lien (j’allais dire le lieu!) fondamental de l’attachement. Heureusement. Lui si calme, moi si faible, cette venue si différente de celle de l’aîné où j’avais été mordue au sang par ma Louve. Où la violente symbiose, totale et absolue, ne pouvait être que l’unique vérité. Le seul chemin à prendre. À l’époque aussi où le papa s’était ancré à nos côtés, huit mois durant. Pas du tout le même portrait! Quand je pense que j’ai failli passer à côté de mon enfant, j’en tremble d‘effroi. Quatre semaines plus tard, au moment de fins de traces sur mes protèges- dessous, seconde grosse hémorragie. J’endure des saignements importants (et nauséabonds) pendant encore deux semaines, le temps de revoir ma sage-femme. Je l’ai bien avertie au téléphone: pas question de me présenter à l’urgence. Je suis certaine que j’y attraperais une merde fatale et mon petit aussi. De toute façon, je ne fais pas de fièvre, alors… Finalement, tout s’enchaîne : rencontre, rendez-vous d’urgence à la clinique, examen, curetage et hospitalisation. Boum. Le six décembre deux mille dix, grosse tempête de neige. Sous la ville ensevelie, je sommeille, avec chéri et mon bébé, dans une chambre au pavillon de naissance de St-Luc. Avec toutes les visites du personnel, et les infirmières qui parlent fort à deux heures du matin, je me félicite d’avoir accouché chez moi. Et même si j’ai supposément joué avec le feu pendant quatorze jours, je sais profondément que malgré les apparences, il était beaucoup plus prudent de rester chez moi avec mon petit. Sans les milliards de bactéries de l’urgence, puisque l’examen révèle un col encore ouvert de trois centimètres.

Ouf, sept semaines après la sortie du bébé! Voilà pourquoi je saignais tant. On me parle d’un autre lobe attaché au placenta, dont le développement se serait arrêté. Mon dieu…les jumeaux dont je n’arrêtais pas de penser pendant une période de ma grossesse ?! Je reste sans voix. La vie est décidément pleine de surprises … et la mienne est un roman. Ma vie avec un nouveau-né. Débuteront deux années, pendant lesquelles, à travers des moments de pur enchantement, je me sentirai désespérément seule, crevée, coupable, exaspérée… Trop souvent, je hurlerai ma détresse. Heureusement, après chaque tempête, la mer se calme… Je tangue, du cauchemar à la reconnaissance, de la noyade au sauvetage. Oh mon Bébé Bisous, que tu sens bon…Grands sourires. Donner le sein. Te regarder. Te regarder. Te regarder. Te humer. Te regarder. Incroyable. Époustouflant miracle. 


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Alexandrine Agostini Citoyenne militante, mère, actrice. Porte-parole du Groupe MAMAN Porte-parole de Les Aliments MASSAWiPPi Porteuse d’eau à la coalition Eau Secours! 

* témoignage de Lysane Grégoire dans « Au cœur de la naissance » 

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