À toutes celles qui se sont déjà masturbées, par T.

maxresdefaultUn soir lorsque j’étais bien bourrée sur mon balcon à quatre heures du matin, j’ai parlé de masturbation avec mon amie F.. J’avais 21 ans. Je n’en avais jamais parlé avant. Tout ce que j’en savais était des choses honteuses; des choses qu’il fallait absolument cacher, qu’il fallait garder pour soi.

Quand j’ai découvert cette pratique, je ne comprenais vraiment pas ce que je faisais. Je faisais une sieste chez mes grands-parents qui me gardaient. Dans le grand lit d’eau, seule dans la chambre éclairée, j’ai mis ma doudou entre mes jambes. J’ai fait une boule et j’ai tiré vers moi. Je pensais à cette sensation lorsque j’étais bébé qu’on prenait soin de moi. C’était plaisant. Une sensation de palpitations intenses et d’abandon. L’activité a duré quelques minutes tout au plus. J’avais trois ans, je me masturbais pour la première fois.

aid2189298-728px-Talk-to-Your-Teenager-about-Masturbation-Step-14Au début, j’en ai évidemment parlé à mes parents et mes grands-parents. Je me souviens de leur malaise. J’ai compris rapidement que c’était une activité taboue. La seule personne que je connaissais, autre que moi-même, à s’être masturbé pendant son enfance était ma mère. Elle avait aussi tenté de me rassurer en me disant que ce n’était pas mal, mais qu’il fallait que je le garde pour moi, comme un secret. Ce conseil et cette confidence de ma mère eurent pour effet paradoxal de légitimer mes actions tout en faisant en sorte de me rendre encore plus honteuse de moi-même. Je me rappelle me masturber presque chaque soir en me disant qu’un jour j’allais arrêter; que ce n’était pas bien; que je ne devais pas faire ça.

Le fait qu’aucune de mes amies n’en parle me faisait comprendre qu’il devait y avoir quelque chose qui clochait chez moi. Pourtant, je ne pouvais pas arrêter. Je continuais presque chaque soir. De plus en plus, les scènes de bébé se transformaient en scènes érotiques. Je repensais aux moments d’amour et de sexe que je voyais dans les téléromans ou les films. Parfois même je m’imaginais dans un lit en train d’embrasser et toucher des garçons de mon école primaire.

À mesure que je commençais à m’imaginer la sexualité, je compris que ce sujet était exclusivement réservé aux garçons. Les garçons qui dessinent des pénis sur les bureaux; les garçons qui parlent de masturbation, de la taille de leur pénis, de pornographie, etc.; les garçons qui ne «peuvent pas se contrôler» et qui doivent absolument se masturber pour se vider. De la deuxième moitié de mon primaire, jusqu’à la fin de mon secondaire, je n’ai entendu que ça: la sexualité masculine. Dans mes maigres cours d’éducation à la sexualité que j’ai reçue, j’ai appris 10 fois comment mettre un condom et à quoi ressemble une gonorrhée au stade le plus avancé, mais jamais on ne m’a parlé de masturbation féminine. J’ai toujours cru que j’étais seule, bizarre, anormale, obsédée; que ce n’était pas la place d’une fille de penser au sexe, que j’étais sale.

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Voir le Dessin de Cy., publié sur MadMoiZelle.com

Quand j’ai eu mes règles, vers l’âge de 11 ans, j’ai usé  de beaucoup de force pour me dire qu’il fallait vraiment que j’arrête de me masturber. J’ai rangé ma doudou dans un tiroir et ne l’ai plus jamais ressorti. J’étais une femme maintenant. Il fallait bien avoir un comportement propre à mon sexe, propre à mon genre. Mon combat contre l’envie a dû durer 2 ou 3 ans. À 14 ans, je finis par rendre les armes et accepter que je ne gagnerais pas cette bataille contre l’envie du plaisir. Adolescente, c’était mon secret le mieux gardé. Même mon journal intime ne le savait pas.

Par deux fois, j’aurais eu l’occasion d’en parler et je me suis tu. Je m’en rappelle encore. La première, je marchais sur la rue avec deux amies, E. et F.. E. avait un copain depuis plus d’un an et ne L’avait pas encore fait. F. et moi étions encore vierges de ce «L apostrophe» qui contient tant de sous-entendus. Je ne sais pas comment, mais la masturbation est venue dans notre conversation. Je me souviens rougir jusqu’à mes entrailles. Alors que je m’apprêtais à peut-être penser à révéler mon secret, E. s’est empressée de nous dire, qu’elle n’a pas besoin de ça, elle, et qu’elle n’y a même jamais pensé. C’en était fini. Jamais, jamais! je ne pourrai parler de mon secret. Et la culpabilité me reprit de plus belle.

masturbation-001-dave-anderson-metroLa seconde fois, c’était un après-midi ensoleillé de mon adolescence. Je marchais avec deux autres filles et un gars. Notre ami garçon, dans son caractère de grand parleur, nous sort une statistique douteuse qu’il a “lu quelque part”: «2 filles sur 3 se masturbent! Ce qui veut dire que parmi nous, il y en a 2 qui l’ont déjà fait». Un silence de mort, des rires jaunes… Coupables ou innocentes, il nous était impossible de dire la vérité, quelle qu’elle soit. Les filles et les femmes sont prises entre l’impératif de ne jamais devoir démontrer qu’elles ont des désirs sexuels et celui de se montrer tout de même sexuellement disponibles pour rester attirantes aux yeux des garçons. Quel paradoxe compliqué que d’être une fille et de surcroît adolescente!

6a9e676222c7fd7cfc6366a75b5cabc3Au CÉGEP, j’ai découvert la pornographie. Je ne regardais que des vidéos de filles ensemble. Je m’identifiais à leur plaisir et ça ne me prenait que quelques minutes pour jouir au rythme de leur mise en scène bon marché. C’est à ce moment que j’ai commencé à m’avouer à moi-même que j’avais aussi une attirance pour les filles. Jamais, dans mon enfance et mon adolescence, je ne me serais imaginé avec une fille. Cette attirance, que je savais avoir depuis longtemps, était un tabou que je pouvais contrôler, contrairement à la masturbation. Encore là, il m’était difficile de m’avouer totalement cette attirance puisque je vivais mon premier amour avec un gars à l’époque. Je ressentais pour lui une attirance, un désir et une affection. Comment me prouver à moi-même et aux autres qu’il était possible d’aimer les deux?

5497c3a0182991746a202948af3ce9e8C’est en entrant à l’université, dans un programme d’études féministes, que tant la masturbation et mon attirance pour les filles ont commencé à percer le voile de mes secrets. Il a tout de même fallu attendre deux ans avant que je parle de masturbation à quelqu’un. C’était à F. sur mon balcon, à la fin d’une longue soirée. Deux autres gars étaient avec nous, mais c’était à elle que je parlais. Elle m’a avoué qu’elle aussi se masturbait depuis l’enfance et que même sa sœur l’avait aussi fait. J’ai compris à 21 ans que je n’étais ni sale, ni bizarre, ni obsédée… J’ai compris cette soirée-là que je n’étais pas seule. Que ce que j’avais fait toute ma vie était normal.


294d5b76-d33d-4eaa-96aa-a40b19cd3995T. est une étudiante en histoire avec un penchant pour l’étude des femmes, des genres et des sexualités. Toujours à la recherche d’une nouvelle nuance pour comprendre le monde, un de ses souhaits les plus chers est que ses connaissances dépassent les murs des universités.

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